Révélations et mystères

DÈS que la Belle fut baignée, ses longs cheveux lavés et séchés, Maîtresse Lockley lui fit traverser l’Auberge bondée sous les coups de battoir, la mena dehors, sous l’Enseigne du Lion éclairée aux flambeaux, et l’obligea à rester là, debout sur le pavé.
Sur la place, il y avait foule : des jeunes gens qui circulaient d’auberge en auberge, pour la plupart des marchands du village et quelques soldats, mais en très petit nombre. Maîtresse Lockley lissa les cheveux de la Belle puis, sans ménagement, donna un peu de bouffant aux boucles de la toison qu’elle avait entre les jambes, puis elle l’enjoignit de se tenir bien droite et de faire saillir ses seins comme il convenait.
Presque aussitôt, la Belle entendit se rapprocher le pas sonore d’un cheval, et, en portant le regard sur sa droite, à l’autre bout de la place, elle aperçut, par les portes ouvertes du village, les sombres contours de la campagne qui se détachaient sur le ciel plus pâle, et la silhouette noire d’un soldat de haute stature qui approchait sur sa monture.
Les sabots claquaient sur le pavé, répercutaient leur écho contre les murs, et, dans un martèlement retentissant, le cavalier s’avança en direction de l’Enseigne du Lion puis, en tirant un coup sec sur les rênes, il ralentit l’allure de son cheval.
C’était le Capitaine, celui que la Belle avait espéré retrouver dans ses rêves. Ses cheveux le coiffaient d’un casque d’or à la lumière des flambeaux.
Maîtresse Lockley poussa la Belle pour qu’elle s’écarte de la porte de l’Auberge, et le Capitaine, à l’allure de son cheval qui allait au pas, contourna lentement la Belle, qui resta debout, immobile dans ce bain de lumière, les yeux baissés sur ses seins tremblants, le cœur battant délicieusement.
À la lumière, la grande épée de taille et d’estoc du Capitaine lança un éclair, et son manteau de velours qui lui retombait dans le dos dessinait une ombre d’un rose profond. Lorsqu’elle vit cette botte luisante et briquée, le flanc puissant du cheval passer et repasser devant elle, la Belle retint son souffle. Puis, comme le cheval se rapprochait dangereusement, elle fut presque prise d’un mouvement de recul, et c’est alors qu’elle sentit le bras du Capitaine la rattraper et la soulever très haut dans les airs pour la reposer, assise sur le cheval, face à lui ; ses jambes nues se refermèrent autour de sa taille, et elle noua ses bras autour de sa nuque, très fort.
Le cheval recula puis se lança à vive allure, sortit de la place, franchit les portes du village et gagna la grande route qui serpentait à travers les champs cultivés.
La Belle était brinquebalée au rythme des cahots, le sexe tout ouvert contre le cuivre froid de la boucle de ceinture du Capitaine. Elle pressait ses seins contre son torse, la tête sous celle de son cavalier, au creux de son épaule.
Elle vit défiler sous la pâle lumière d’un croissant de lune des chaumières et des champs, et les sombres contours d’un élégant manoir.
Le cheval dessina une large volte pour s’engager dans l’obscurité, sous l’épais couvert des bois, galopa sous le ciel qui s’effaçait, la brise soulevait les cheveux de la Belle, tandis que la main gauche du Capitaine l’étreignait.
Enfin, loin devant, la Belle vit des lumières, des lueurs vacillantes, les feux d’un campement. Le Capitaine ralentit l’allure. Ils s’approchèrent d’un petit cercle composé de quatre tentes blanches comme neige, et la Belle vit une vingtaine d’hommes rassemblés autour d’un grand feu allumé au centre du cercle.
Le Capitaine mit pied à terre, déposa la Belle à genoux, derrière lui, et elle se tint tapie, sans oser lever les yeux sur les autres soldats. Les arbres dominaient le camp de toute leur hauteur, leur silhouette se détachait sous le vacillement spectral des flammes.
La danse de ces lueurs lugubres électrisa la Belle et fit retentir, au tréfonds d’elle-même, une note de terreur.
En proie à la plus vive émotion, elle aperçut alors, face au feu, une croix plantée dans le sol. Un phallus court et trapu en dépassait, juste à l’intersection qui maintenait ensemble les deux poutres de bois brut formant la croix. La croix n’avait pas tout à fait la taille d’un homme, la traverse était clouée par-dessus le montant, et le phallus saillait vers le haut suivant un angle peu prononcé.
À la lumière changeante et lugubre du feu, la Belle fixa la chose, et en eut le souffle coupé. Puis elle baissa promptement les yeux sur les bottes du Capitaine.
— Alors, les patrouilles sont-elles de retour ? s’enquit le Capitaine auprès de l’un de ses hommes. (La Belle pouvait voir ses pieds, campés juste devant elle.) Et vous êtes rentrés bredouilles ?
— Toutes les patrouilles sont de retour, sauf une, Monsieur, fit l’homme, et nous ne sommes pas rentrés bredouilles, mais nous n’avons pas attrapé le gibier que nous espérions. La Princesse demeure introuvable. Il se pourrait bien qu’elle ait réussi à gagner la frontière.
Le Capitaine lâcha un grognement sourd pour marquer son écœurement.
— Mais voici, ajouta l'homme, ce que nous avons débusqué dans les bois, de l’autre côté de la montagne, au coucher du soleil.
Timidement, la Belle leva les yeux pour découvrir, alors qu’on le poussait dans la lumière du feu, un Prince de haute taille, fortement charpenté, nu, le corps zébré de boue, les couilles lacées serrées contre son pénis en érection, une paire de poids en fer suspendus au laçage de cuir. Son visage tout en longueur, aux traits pleins, encadré de cheveux bruns, était recouvert de morceaux de feuilles et de terre. Ses jambes et son torse massifs respiraient la puissance. C’était l’un des esclaves les plus solides qu’elle ait jamais vus. Et il regardait droit le Capitaine, de ses grands yeux marron d’où il émanait à la fois de la peur, une peur pleine d’amertume, et de l’excitation.
— Laurent, fit le Capitaine dans un souffle. L’alerte n’a pas encore été donnée au château pour signaler sa disparition ?
— Non, Monsieur. Il a subi deux flagellations ; il a les fesses à vif, et les hommes ont eu carte blanche pour se défouler sur lui. J’ai pensé que tel serait votre souhait et qu’il ne servait à rien de le laisser au repos. Mais nous avons attendu vos ordres pour le mettre là-haut.
Le Capitaine hocha la tête. Il dévisageait l’esclave avec une évidente expression de colère.
— L’esclave personnel de Dame Elvera, fit-il.
Le soldat qui tenait le Prince par les bras ramena sa tête en arrière en le tirant par les cheveux ; et, cette fois, le visage du Prince fut en pleine lumière. Ses yeux marron étaient animés de tressaillements, sans cesser pour autant de soutenir le regard du Capitaine.
— Quand vous êtes-vous enfui ? demanda le Capitaine.
En deux grandes enjambées, il se rendit vers le Prince et lui renversa la tête en arrière avec encore plus de brutalité. La Belle pouvait les voir distinctement tous deux, à contrejour du feu. Le Prince, dont la taille dépassait même celle du Capitaine, tremblait à présent de tout son corps sous le regard qui l’examinait.
— Pardonnez-moi, Monsieur, fit l’esclave dans un souffle. Je me suis enfui tard dans la journée. Pardonnez-moi.
— On n’a pas filé bien loin, hein, mon joli Prince ? répliqua le Capitaine. (Il se tourna vers l’officier.) Les hommes ont-ils pris leur part de plaisir avec celui-là ?
— Deux ou trois fois chacun, Monsieur. Et nous l’avons fait courir et l’avons bien fouetté. Il est fin prêt.
Le Capitaine opina lentement, puis il prit l’esclave par le bras.
La Belle tremblait pour lui de toute son âme. Agenouillée à terre, elle faisait tout son possible pour garder les jambes écartées et ne lancer vers lui que de furtifs coups d’œil.
— Avez-vous organisé cette tentative d’évasion avec la Princesse Lynette ? demanda le Capitaine, et, tout en le questionnant, il poussa l’esclave vers la croix.
— Non, Monsieur, je le jure, répondit le Prince, et, comme on le poussait, il trébucha. Je ne savais même pas qu’elle s’était évadée.
Il gardait les mains croisées sur la nuque, et, du coup, il faillit tomber. Pour la première fois, la Belle le vit de dos, un dos qui n’était plus qu’un maillage rosaire et blanchâtre de zébrures et de contusions, jusqu’en bas, jusqu’aux chevilles.
On le fit se retourner, le dos à la croix, et sa queue, sous l’emprise du laçage, fut parcourue de pulsations. Elle était grande, rouge, le bout en était humide. Le visage de l’esclave s’était assombri.
Un murmure d’excitation s’éleva de la compagnie, et la Belle entendit les hommes remuer et s’agiter en tous sens, au-delà des lueurs du feu, dans la pénombre : on eût dit qu’ils se rapprochaient.
D’un geste, le Capitaine ordonna à ses hommes de soulever le Prince.
La gorge de la Belle se noua, elle avait la bouche sèche. Les soldats hissèrent l’esclave, lui écartèrent très largement les jambes et le firent redescendre sur le phallus de bois.
Il lâcha un âpre gémissement.
Une sourde acclamation s’éleva du groupe de soldats.
Mais, quand on lui replia complètement les jambes en arrière, toujours bien écartées, pour les caler de part et d’autre, en extension sur la traverse de la croix, le Prince gémit encore plus fort Rien qu’à regarder cette scène, la Belle en eut mal dans les cuisses : à présent, le Prince se trouvait plaqué contre la croix, ligoté, ses fesses endolories repoussées contre le montant qui se trouvait au-dessous de lui, le phallus profondément enfoncé dans ses entrailles.
Mais ce n’était pas fini. On ligota les bras du Prince derrière la croix, il eut la tête complètement basculée en arrière, par-dessus le sommet du montant, une longue sangle de cuir fut passée en travers de sa bouche ouverte et rattachée par une boucle à la pièce de bois située derrière ses oreilles. Il avait un regard désespéré, tourné droit vers le ciel. La Belle vit ses cheveux chatoyants et bouclés lui retomber dans le dos. Elle pouvait voir sa gorge se contracter chaque fois qu’il avalait sa salive, en silence.
Mais le pire, apparemment, c’était son sexe gonflé, exposé aux regards ; et, quand on défit les liens qui lui entravaient la queue, elle frétilla, trembla, tira sur le poids très lourd qu’on y avait accroché. Une fois de plus, la Belle sentit son propre sexe traversé de contractions et de tiraillements.
Les hommes s’étaient regroupés pour faire cercle, tandis que le Capitaine inspectait l’ouvrage. Tout le corps du Prince frissonnait, se contorsionnait sur la croix, le poids de fer se balançant sous le pénis turgescent. La Belle put même voir ses fesses se soulever et se contracter sur l’épais phallus de bois.
Et voici que le Capitaine, penché sur le Prince, considérant son visage, sans ménagement, lui plaqua les cheveux en arrière afin de lui dégager les yeux. La Belle vit le Prince battre des paupières, sa bouche se tordre pour tenter de se refermer sur cette large ceinture de cuir qui la maintenait ouverte.
— Demain, s’écria le Capitaine, exposé de la sorte, on vous embarquera sur le chariot, on vous fera faire le tour du village et on vous mènera dans la campagne. Les soldats ouvriront et fermeront la marche, et on battra du tambour pour attirer l’attention du peuple. Et j’enverrai informer la Reine que l’on vous a repris. Il se peut qu’elle demande à vous voir. Ou pas. Si elle exprime un tel souhait, vous serez expédié au château dans ce même équipage pour y être exposé dans les jardins, jusqu’à ce qu’elle décide de rendre son jugement. Si elle ne daigne pas vous voir, vous serez condamné sans recours, pour le reste de vos années de service, à rester au village. Je vous ferai fouetter dans les rues et vendre à l’encan. Mais, pour l’heure, le fouet, c’est de ma main que vous allez le recevoir.
Une fois encore, la compagnie lança des vivats.
Le Capitaine se saisit de la lanière de cuir qu’il portait à la ceinture et recula pour prendre du champ, afin de pouvoir armer son bras, et il commença de le fouetter. Cette lanière-ci n’était ni très lourde ni très large, mais la Belle fut prise d’un haut-le-cœur et, de la main, elle se voila discrètement la face pour observer, les doigts entrouverts, et voir la mèche de cuir plat s’abattre sur l’intérieur des cuisses du Prince et lui arracher immédiatement grognements et gémissements.
Le Capitaine fouettait dur, sans épargner le moindre centimètre des jambes du Prince, et la lanière lui claquait le côté des mollets, les tibias, les chevilles. Sans oublier la plante des pieds, retournés vers le haut, et puis il fouetta le ventre nu du Prince. La chair rebondie fut saisie de frémissements, de tressaillements, de nouveau le Prince gémit sous son bâillon, les larmes coulaient sur ses joues, et ses yeux grands ouverts, immobiles, fixaient le ciel.
Tout son corps paraissait vibrer sur la croix. Les fesses se relevaient, retombaient, prises de mouvements spasmodiques qui chaque fois révélaient la base du phallus de bois.
Et quand il ne fut plus, de la toison pubienne aux chevilles, qu’une ombre profonde et rosâtre, quand son torse et son ventre furent à point, quadrillés de stries rosâtres et enflées, le Capitaine se hissa sur un côté de la croix et, de l’extrémité de la lanière, il cingla la queue du Prince, qui rebondit sous les coups. De toutes ses forces, le Prince bandait son corps, retirait sur la croix, et sa queue, lestée par le poids de fer qui s’y balançait, grossissait à en devenir énorme, et presque violette.
Le Capitaine s’interrompit. Il baissa le regard, plantant ses yeux droit dans les yeux du Prince, puis il reposa la main sur le front de ce dernier.
— Pas si mal, comme correction, qu’en dis-tu, Laurent ? s’enquit-il. (La poitrine du Prince se souleva. Un peu partout dans le campement, les hommes rirent sous cape.) À une réserve près, c’est que tu vas recevoir la même à l’aube, et puis à midi, et puis encore une fois au crépuscule.
Nouvel éclat de rire. Le Prince laissa échapper un profond soupir, et des larmes roulèrent sur ses joues.
— J’espère bien que la Reine va te confier à moi, fit le Capitaine à voix basse.
Il claqua des doigts pour que la Belle le suive sous la tente. Et, tandis qu’elle rampait à quatre pattes sous la toile de tente immaculée, dans cette lumière chaude, un officier la dépassa, à grandes enjambées.
— À présent, je souhaite qu’on me laisse seul, fit le Capitaine à cet homme.
La Belle prit place sur le côté de l’entrée, en toute humilité.
— Capitaine, s’écria l’officier en avalant ses mots, je ne crois pas que l’affaire dont j’ai à vous faire part puisse attendre. La dernière patrouille est rentrée voici à peine quelques instants, pendant que vous étiez occupé à fouetter le fugitif.
— Oui ?
— Eh bien, ils n’ont pas trouvé trace de la Princesse, Monsieur. Mais ils jurent avoir vu des cavaliers dans la forêt, ce soir.
Le Capitaine, qui s’était accoudé à un petit secrétaire, leva les yeux.
— Quoi ? demanda-t-il, incrédule.
— Monsieur, ils jurent les avoir vus, et entendus. Une troupe importante, à ce qu’ils m’ont dit.
Le soldat s’approcha de l’écritoire.
Par la porte ouverte, la Belle vit se tordre les mains du Prince, entravées par les cordes derrière la croix, et ses fesses reprises de mouvements de va-et-vient, comme s’il ne pouvait se résoudre à subir passivement sa punition.
— Monsieur, reprit l’officier, le chef de la patrouille est presque sûr qu’il s’agissait de mercenaires.
— Allons, ils n’oseraient pas revenir, pas si tôt, fit le Capitaine en écartant cette hypothèse du revers de la main. Et par une nuit de pleine lune, par-dessus le marché. Je n’y crois pas.
— Mais, Monsieur, la lune n’en est qu’à son premier quartier. Et leur dernière incursion remonte à deux ans. La sentinelle dit avoir entendu quelque chose, elle aussi, près du camp, il y a quelques instants à peine.
— Vous avez fait doubler la garde !
— Oui, Monsieur, je l’ai faite doubler immédiatement.
Les yeux du Capitaine se rétrécirent. Il jeta un coup œil sur le côté.
— Monsieur, ils chevauchaient leurs montures à travers bois, à ce que m’ont dit les soldats, sans lumière. Et en faisant le moins de bruit possible. Ce doit être eux !
Le Capitaine réfléchi.
— Très bien, levez le camp. Placez le fugitif sur le chariot, et en route pour le village. Envoyez une estafette pour qu’on fasse doubler la garde aux tours de guet. Mais je ne veux pas qu’on mette tout le village en émoi. Tout cela n’est probablement rien. (Il marqua un temps d’arrêt pour réfléchir.) Il ne sert à rien de fouiller la côte ce soir, ajouta-t-il.
— Oui, Monsieur.
— Il est déjà presque impossible de fouiller toutes ces criques à la lumière du jour. Mais, demain, nous effectuerons une sortie.
Il se leva, dans un mouvement de colère, tandis que l’officier se retirait. Il claqua des doigts pour faire venir la Belle à lui, lui donna un âpre baiser et la bascula sur son épaule.
— Pas de temps à vous consacrer ce soir, mon lapin, pas ici, fit-il, et il lui pinça les hanches en l’emportant sur son dos.
Lorsqu’ils regagnèrent l’Auberge, chevauchant loin devant les autres, il était minuit.
Excitée, contre sa volonté, par les souffrances de Laurent, la Belle songeait à tout ce qu’elle avait entendu et vu. Et elle ne se tenait plus d’impatience à l’idée de confier au Prince Roger et au Prince Richard les propos qu’elle avait surpris au sujet de ces étranges cavaliers nocturnes, et de leur demander ce que cela signifiait.
Mais l’occasion ne lui en serait pas donnée.
À peine eurent-ils pénétré dans le vacarme gai et chaleureux de la Salle de l’Auberge, où l’on vidait force cruchons, que le Capitaine la livra sur-le-champ aux mains des soldats qui se trouvaient à la table la plus proche de la porte. Et, avant qu’elle ait compris ce qui lui arrivait, elle se retrouva assise, jambes écartées, sur les genoux d’un beau et vigoureux jeune homme aux cheveux cuivrés, les hanches coulissant sur une queue robuste et magnifique, tandis qu’une paire de mains lui massaient les tétons par-derrière.
Les heures passaient et le Capitaine ne cessait de la surveiller étroitement du regard. Mais il était fréquemment en grande conversation avec ses hommes. Et, plus d’une fois, elle vit venir à lui un soldat qui repartait ensuite en toute hâte.
Comme la Belle commençait de s’assoupir, il la retira des mains de ses hommes et la nicha tout en hauteur, sur un fût, contre le mur, le sexe plaqué contre le bois brut, les mains liées au-dessus de la tête, le regard nuageux. Pour s’endormir, elle tourna la tête, la foule chatoyante miroitait au-dessous d’elle.
Elle pensait sans cesse aux fugitifs. Qui était cette Princesse Lynette qui avait atteint la frontière ? Cette même Princesse, cette grande blonde qui, bien des années auparavant, avait également torturé son cher Alexis, lors du petit spectacle de cirque qu’elle avait donné au château à l’attention de la Cour ? Et où était-elle, à présent ? Vêtue et en sûreté, dans quelque autre Royaume ? La Belle se dit qu’elle aurait dû l’envier, mais en fait elle en était incapable. Elle n’était même pas capable d’arrêter son esprit à cette idée. Son esprit qui, inlassablement, revenait, dénué de volonté de juger, dénué de crainte, à vrai dire sans y penser réellement, à cette vision stupéfiante du Prince Laurent juché sur la croix, son torse massif palpitant sous les coups, ses fesses chevauchant le phallus de bois.
Elle s’endormit.
Et pourtant, peu de temps avant le matin, il lui sembla voir Tristan. Mais ce devait être un rêve. Le beau Tristan, agenouillé à la porte de l’Auberge, les yeux levés sur elle. Ses cheveux d’or lui cascadaient presque jusqu’aux épaules, et ses grands yeux bleu-violet la contemplaient avec la plus entière tendresse.
Elle aurait tant voulu lui parler, lui dire quelle étrange contentement elle éprouvait. Puis la vision de Tristan s’en fut aussi sûrement qu’elle était venue. Elle avait dû rêver.
Au travers de ses rêves survint la voix de Maîtresse Lockley, conversant à voix basse avec le Capitaine.
— Si ce sont eux, là-bas, dans la forêt, fit-elle, alors j’ai pitié de cette pauvre Princesse. Mais, si tôt, je peux à peine croire qu’ils tenteraient une chose pareille.
— Je sais, répondit le Capitaine. Mais ils sont bien capables d’arriver à tout moment. Ils sont capables de fondre sur les manoirs et les fermes et d’être repartis avant même que nous, au village, ne soyons tenus informés. C’est ainsi qu’ils ont procédé voici deux ans. C’est pourquoi j’ai fait doubler la garde, et nous allons patrouiller jusqu’à ce que cette affaire soit réglée.
La Belle ouvrit les yeux. Mais ils s’étaient éloignés de sous le tonneau, et elle ne fut plus en mesure de les entendre.